L’échecs de régimes dits « communistes », au premier rang desquels l’URSS, est l’argument le plus fréquent contre la recherche d’alternatives au capitalisme. L’alternative aurait été essayée, et aurait été un échec. Mais est-ce que la faillite de l’URSS disqualifie le communisme ? Non, car ce n’est pas le communisme qui a échoué, mais sa dégénérescence bureaucratique totalitaire qui s’est transformé en l’opposé de ce que le communisme est.
Déjà il faut prendre les choses dans le bon ordre, et voir ce qu’était réellement la révolution russe et le communisme tel que défendu et mis en place par les bolchéviques en 1917. C’était un des régimes les plus démocratiques qui a existé, qui a réalisé des avancés formidables pour le peuple russe, autant en termes de droits humains, que de démocratie, que de modernisation et de développement de la Russie, qui est passé de pays arriéré à superpuissance mondiale en quelques décennies.
Cependant la révolution Russe n’avait jamais été pensée pour être un événement isolé dans un seul pays, mais comme l’élément déclencheur d’une révolution mondiale. Il y a bien eu une vague de révolutions après la première guerre mondiale, mais elles ont échoué à cause des erreurs stratégiques du leadership de gauche à l’époque. C’est ça qui a mis la Russie dans une situation d’isolement au milieu de régimes hostiles, et c’est ça combiné à manque matériel qui venait de l’arriération de la russie et des guerres qui a posé les bases de sa dégénérescence. Quand le manque est généralisé, l’émergence d’une bureaucratie qui sert d’arbitre et qui s’élève au-dessus de la population est inévitable. (TODO on va nous dire que c’est pas le manque qui a créé la dégénérescence, mais que le manque venait du communisme)
Ce qui s’est effondré en 1991 c’est pas le communisme, c’est sa négation bureaucratique sous la forme du stalinisme. C’est la preuve que la planification sans démocratie est vouée à l’échec, et c’est la preuve que le socialisme dans un seul pays ne fonctionne pas : précisément ce que les vrais communistes ont toujours défendus, et ce qu’on défend toujours aujourd’hui.
Les leçons à en tirer pour aujourd’hui, c’est déjà que la situation est très différente : le prolétariat est infiniment plus grand et plus puissant, et la richesse matérielle qu’on est capable de produire est infiniment plus grande. Ça change complètement les termes de l’équation et rend les conditions beaucoup plus favorables pour des révolutions réussies et pour empêcher toute dégénérescence bureaucratique. Et ensuite, les leçons à tirer c’est précisément l’échec des idées et des méthodes staliniennes, et l’importance des fondamentaux marxistes : la révolution internationale, la démocratie ouvrière, et une stratégie de classe qui défend les intérêts des travailleurs sans s’allier aux intérêts bourgeois.
Qu’est-ce que la révolution d’Octobre a réellement accompli pour le peuple Russe ?
Situation : La révolution russe de 1917 est souvent présentée comme le point de départ d’une tragédie, dont a émergé le stalinisme, sa terreur et ses goulags, puis l’effondrement de l’URSS en 1991.
Complication : Mais ce récit cache la différence radicale entre le régime démocratique des soviets établi par les bolchéviques lors de la révolution d’Octobre et la dégénérescence bureaucratique totalitaire qui en a ensuite trahi tous les principes.
Question : Qu’est-ce que la révolution russe a réellement accompli, avant sa dégénérescence et l’émergence du stalinisme ?
Answer : Elle a mis en place un des régimes les plus démocratiques de l’histoire et apporté des avancées sans précédent en matière de droits humains et d’égalité concrète. Et en mettant fin à la propriété capitaliste, elle a mis en place une économie planifiée qui, malgré sa dégénérescence ultérieure, a transformé un pays semi-féodal arriéré en une superpuissance mondiale, avec une croissance économique et sociale sans précédent dans l’histoire.
- Mis fin au règne du profit et établi une démocratie ouvrière
- Mis en place un régime qui était initialement un des plus démocratiques que l’histoire ait connu, le régime des soviets
- élus révocables, élus directement par la base. Quelle démocratie bourgeoise aujourd’hui permet de révoquer ses élus ? Aucune.
- Repris le contrôle des leviers clés de l’économie pour les développer et les mettre au service du bien commun
- C’est une première dans l’histoire si on exclut l’éphémère Commune de Paris, et c’est un événement extrêmement significatif, qui a influencé le déroulement de tout le siècle qui a suivi
- Mis en place un régime qui était initialement un des plus démocratiques que l’histoire ait connu, le régime des soviets
- Développement économique sans précédent
- La planification économique, malgré sa dégénérescence bureaucratique, a permis à la Russie de se hausser au statut de superpuissance en quelques décennies seulement en partant d’une économie extrêmement arriérée et dévastée par la guerre
- Économie : PIB multiplié par 9 en 50 ans, ×5 entre 1945 et 1979 ; de 33% à 58% du PIB US ; premier producteur mondial de pétrole, acier, ciment, tracteurs
- Social : chômage inexistant (même pendant la grande dépression des années 30), inflation maîtrisée, prix stables (dernière hausse de la viande en 1962), budget équilibré
- Capable de vaincre l’armée nazie qui disposait de toute les ressources économiques de l’Europe
- S’est reconstruite en quelques années après la seconde guerre mondiale pour atteindre le statut de superpuissance
- Développement humain sans précédent
- Art
- Explosion de l’art et de la culture pendant la révolution
- Grande liberté d’expression garantie par le régime des soviets (avant la stalinisation)
- Droits des femmes et des minorités
- Droit à l’avortement gratuit (entre 1920 et 1936)
- Instauré en 1920, premier pays au monde à donner aux femmes un droit à l’avortement, gratuit
- Supprimé part Staline en 1936
- Réinstauré en 1955
- Source: https://tile.loc.gov/storage-services/service/ll/llglrd/2019670673/2019670673.pdf
- Décriminalisation de l’homosexualité par les bolchéviques en 1917 (supprimé par Staline en 1933)
- Femmes
- égalité juridique immédiate (droit de vote, divorce, avortement 1920, fin de la violence conjugale, droit au salaire égal), retraite à 55 ans, congé maternité payé, crèches ×10 en 11 ans, femmes passent de 28% à 49% de l’enseignement supérieur
-
Outre les législations en matière de mœurs, une série de décrets reconnaissent dès fin 1917 le droit des femmes à la journée de 8 heures, celui de négocier le montant des salaires, la préservation de l’emploi en cas de grossesse, des possibilités d’assurer des soins à leurs enfants pendant les heures de travail, ainsi que des droits politiques égaux à ceux des hommes
-
Le travail des femmes est encouragé, à la fois dans une perspective émancipatrice (le régime déclare « qu’enchaînée au foyer, la femme ne pouvait pas être l’égale de l’homme ») et pour combler le déficit de main d’œuvre provoqué par la guerre et les famines. Pour soulager le travail domestique des femmes, le gouvernement bolchevique créé des maternités, des crèches, des écoles maternelles, des écoles, des cantines populaires et des lavoirs publics. En matière de droits des enfants, toutes distinctions dans la loi entre les enfants — garçons et filles — légitimes et illégitimes sont supprimés
- Droit à l’avortement gratuit (entre 1920 et 1936)
- Science
- 1/4 des scientifiques du monde ; plus de scientifiques que USA+Japon+GB+Allemagne réunis dans les années 80 ; Spoutnik, Gagarine ; fusées russes encore utilisées par l’Occident
- Art
Comment expliquer la dégénérescence de la révolution russe dans le stalinisme ?
Situation : La révolution d’Octobre a accompli une transformation sans précédent, et le régime des soviets était initialement un des plus démocratiques que l’histoire ait connus.
Complication : Pourtant ce régime a été vidé de sa substance et a dégénéré pour devenir son inverse : un régime dictatorial totalitaire, une bureaucratie toute-puissante et une régression des droits humains.
Question : Comment expliquer cette dégénérescence de la révolution russe dans le stalinisme ?
Answer : La dégénérescence de la révolution russe ne tenait ni au socialisme ni à la planification, mais à des conditions matérielles particulières. C’est l’isolement du régime soviétique après l’échec des révolutions européennes et l’arriération matérielle d’un pays détruit par la guerre et la famine qui ont détruit les conditions matérielles qui rendaient possible une démocratie ouvrière et qui ont créé le terreau pour l’émergence d’une caste bureaucratique qui a concentré les pouvoirs et trahi la révolution d’Octobre pour défendre ses propres intérêts.
-
Les conditions matérielles de la Russie après la révolution ont détruit les bases nécessaires pour une vraie démocratie ouvrière
- La Russie avait déjà une économie très arriérée, majoritairement paysanne et analphabète, décimée par la première guerre mondiale et ses famines
- Lénine et Trotski n’avaient jamais pensé qu’il serait possible de construire le socialisme juste en Russie, la révolution russe devait être le point de départ d’une révolution mondiale. Il y a bien eu une vague de révolutions mais la Russie s’est retrouvée rapidement isolée en 1917 après les échecs de ces révolutions
- Ça a ouvert la voie à la contre-révolution dans ces pays, qui ont uni leurs forces en envoyant 21 armées pour écraser le nouveau régime soviétique
- La classe ouvrière qui était la base de la révolution et de la démocratie soviétique s’est retrouvée littéralement détruite par la guerre civile, dispersée dans les campagnes et écrasée par la nécessitée de la simple survie
-
Privée de cette base matérielle qui rendait la démocratie possible, la révolution a été contrainte à renoncer un à un aux principes qui la protégeaient de la bureaucratie
- Fonctionnaires élus et révocables : impossible, le parti a dû nommer les cadres à la place d’un prolétariat dispersé
- ??
- Il n’y avait plus grand monde pour élire les soviets ni pour y participer (si ce n’est quelques paysans ou tsaristes ?)
- Aucun salaire supérieur à celui d’un ouvrier qualifié : impossible, la pénurie de main d’œuvre qualifiée a forcé à payer plus les spécialistes pour les garder fidèles
- Rotation des rôles d’administration : impossible dans un pays à 90 % analphabète, ce qui a figé une couche de planificateurs et d’administrateurs
- Peuple en armes plutôt qu’armée permanente : impossible, la guerre civile a imposé d’urgence une armée traditionnelle et hiérarchique, question de vie ou de mort
- Fonctionnaires élus et révocables : impossible, le parti a dû nommer les cadres à la place d’un prolétariat dispersé
-
Dans la pénurie généralisée, une caste bureaucratique s’est constituée en arbitre, a concentré tous les pouvoirs et a trahi Octobre
- Les conditions de manque matériel créent le besoin d’un arbitre qui administre et décide de l’accès au ressources
- Le fait que seul un petit nombre était capable d’exercer ces fonctions d’administration a concentré beaucoup de pouvoir entre leurs mains (la propriété nationalisée, la police, les tribunaux, l’armée, la police politique)
- Forte de cette concentration de pouvoir, elle s’est transformée en une caste privilégiée avec ses intérêts propres, différents de ceux des masses, et a trahi les principes bolchéviques et communistes pour préserver ses privilèges
-
« les dirigeants, les bureaucrates ouvriers conservateurs, les messieurs du genre Lewis et Jouhaux, les maîtres de Lombardo Toledano »
-
« Si le niveau de la technologie en Russie avait été aussi élevé qu’en Allemagne ou aux États-Unis, […] les ouvriers n’auraient jamais permis à la bureaucratie de les commander. »
-
C’est très difficile de s’impliquer franchement au soviet quand ta famille meurt de faim et que tu bosses 12 heures par jour, dans un pays à 90% analphabète
-
« Là où la misère se généralise, toute la vieille merde renaît » (Marx), le socialisme ne peut être atteint que sur la base du niveau le plus élevé des forces productives sous le capitalisme
-
(Donc la dégénérescence bureaucratique que les dirigeants impérialistes font semblant de déplorer a été largement favorisée par leurs attaques acharnées et sanguinaires contre le nouveau régime soviétique)
Quelles leçons en tirer pour l’avenir ?
Situation : La révolution d’Octobre a transformé un pays semi-féodal arriéré en deuxième superpuissance mondiale, avec un développement économique, humain et démocratique sans précédent dans l’histoire.
Complication : Pourtant, privée de sa base matérielle par l’arriération du pays et l’isolement international, la révolution a dégénéré : une caste bureaucratique s’est emparée du pouvoir et a trahi Octobre. Depuis un siècle, cet échec sert d’argument massue contre toute perspective révolutionnaire, comme si tout renversement du capitalisme était fatalement voué au même sort.
Question : Comment éviter qu’une nouvelle révolution connaisse le même sort ?
Answer : En tirant les leçons des trois facteurs de la dégénérescence : les conditions matérielles d’aujourd’hui sont incomparablement plus favorables à une révolution réussie, mais une révolution ne survit toujours pas sans extension internationale, et elle dégénère toujours sans démocratie ouvrière à tous les niveaux. Le socialisme ne peut se construire dans un seul pays, encore moins sans que les travailleurs contrôlent leur propre État.
- Les conditions matérielles sont aujourd’hui radicalement différentes et largement plus favorables à des révolutions réussies
- La classe des travailleurs et travailleuses n’a jamais été aussi nombreuse et aussi internationale
- Le niveau des forces productives n’a jamais été aussi élevé, il exclut en bonne partie les risques de pénurie généralisée qui ont fait le lit de la bureaucratie
- Le niveau de culture, d’éducation et de formation de la population générale est bien plus élevé, ce qui rend bien plus praticable une véritable démocratie ouvrière
- L’impasse du capitalisme est de plus en plus claire (guerres, climat, inégalités, instabilité, IA) et le prix de l’échec des révolutions du XXe siècle a déjà été payé : il est de plus en plus urgent d’en sortir
- L’internationalisme reste fondamental : tenter de construire le socialisme dans un seul pays est voué à l’échec et pousse vers la contre-révolution et la restauration du capitalisme
- Un État ouvrier isolé reste soumis à la pression militaire et économique du marché mondial : blocus, course aux armements, retard technologique, qui épuisent l’économie et nourrissent la bureaucratie
- L’histoire elle-même l’a tranché : isolée, l’URSS a dégénéré puis a fini par la restauration pure et simple du capitalisme en 1991
- Les révolutions d’aujourd’hui doivent donc être pensées et organisées dès le début comme internationales
- Elles supposent une organisation internationale des révolutionnaires, avec un programme et une stratégie communs, comme les bolchéviques l’avaient compris en fondant l’Internationale communiste dès 1919
- La mondialisation et les communications instantanées rendent cette coordination infiniment plus praticable qu’en 1917
- Une révolution victorieuse dans un seul pays doit se concevoir comme un bastion temporaire, qui subordonne sa politique à l’extension de la révolution
- Les concessions nécessaires à sa survie (comme la NEP) ne peuvent être que des reculs temporaires, jamais un modèle
- Il n’y a pas d’« ordre » à choisir : les révolutions éclatent aux maillons faibles, mais elles doivent s’étendre rapidement aux pays avancés, seuls détenteurs des forces productives qui donnent au socialisme sa base matérielle
- La démocratie ouvrière reste fondamentale : sans elle, la planification économique se retourne contre ses propres objectifs et pousse à la dégénérescence
- Sans démocratie, la planification dégénère en commandement bureaucratique : les plans fixés d’en haut accumulent les erreurs, et la bureaucratie devient un frein au développement (les années de stagnation sous Brejnev)
- Les quatre conditions du pouvoir soviétique (programme de 1919) restent la garantie anti-bureaucratie, et elles sont bien plus facilement atteignables aujourd’hui
- Tous les fonctionnaires élus et révocables à tout moment
- Aucun salaire supérieur à celui d’un ouvrier qualifié
- Pas d’armée permanente, mais le peuple en armes
- Rotation des fonctions d’administration : tout le monde gouverne à tour de rôle pour que personne ne devienne bureaucrate
- La démocratie doit aussi régner dans le parti lui-même : Lénine (ses derniers écrits) et Trotsky (l’Opposition de gauche) ont alerté dès les années 1920 sur le danger de la bureaucratie au sein du parti